
Cancer du poumon : pourquoi de vieux usages du tabac pèsent encore
Une analyse suisse de longue durée le montre : le recul de la mortalité par cancer du poumon suit les habitudes tabagiques des générations, nettement plus tard chez les femmes.
En Suisse, le cancer du poumon connaît deux évolutions décalées dans le temps. Chez les hommes, la mortalité recule depuis longtemps. Chez les femmes, elle est restée élevée jusqu’à récemment et ne devrait nettement diminuer que dans les années à venir. C’est ce que montre une nouvelle analyse des données suisses sur les décès depuis 1969. Son principal constat n’a rien de spectaculaire, mais il est central pour la politique de santé : le cancer du poumon suit les habitudes tabagiques des générations avec un long décalage.
Ce que l’analyse montre réellement
Les chercheurs Matthias Lorez, Ben D. Spycher et Christian Schindler ont exploité les données de l’Office fédéral de la statistique sur les causes de décès de 1969 à 2021. À l’aide d’un modèle âge-période-cohorte, ils ont distingué trois effets : le risque croissant de maladie avec l’âge, les variations propres à une période calendaire donnée et les différences entre générations. Le modèle permet donc de ne pas lire les tendances de mortalité comme une simple courbe annuelle.
Chez les hommes, le risque propre à chaque génération atteint son maximum, selon les résultats publiés, pour les cohortes nées autour de 1909. Pour les hommes de 65 à 69 ans, le taux de mortalité est passé de 330 pour 100 000 personnes-années dans les années 1970 à 131 en 2019-2021. Chez les femmes, les auteurs ont observé le pic pour des cohortes nettement plus jeunes, nées autour de 1954. Dans la même classe d’âge, le taux est passé de 20 à 86 pour 100 000 personnes-années.
Il ne s’agit pas d’une affirmation sur une grand-mère ou un grand-père en particulier. L’étude ne relie pas de biographies individuelles de fumeurs à des décès. Elle met plutôt en évidence une corrélation au niveau de la population, qui correspond aux différences historiques de consommation de tabac : les hommes ont commencé à fumer plus tôt et plus nombreux ; chez les femmes, la diffusion a débuté plus tard.
Pourquoi la médecine ne suffit pas à expliquer les progrès
De meilleurs diagnostics et traitements influencent les chances de survie, mais ils n’expliquent pas entièrement l’écart entre les sexes. L’analyse suggère que les effets de cohorte sont particulièrement marqués. Autrement dit : qui lit aujourd’hui les chiffres de mortalité y voit en grande partie les conséquences d’expositions anciennes. Les auteurs prévoient un recul du nombre absolu de décès chez les hommes à partir du milieu des années 2020 ; chez les femmes, ils situent le point de bascule plus tard. De telles projections ne sont pas une certitude. Elles reposent sur la prolongation de tendances observées et peuvent être dépassées par des évolutions du tabagisme, de la détection précoce ou du traitement.
Pour la prise en charge, ce décalage temporel reste néanmoins pertinent. Les offres d’oncologie, les consultations pour arrêter de fumer et la communication sur les symptômes doivent atteindre les deux sexes. Le recul observé chez les hommes ne signifie pas que la charge globale va disparaître rapidement.
La prévention reste un pari sur l’avenir
Avec la loi sur les produits du tabac et les programmes cantonaux de prévention, la Suisse dispose d’instruments pour lutter contre la consommation. Mais leurs effets sur le cancer du poumon ne deviennent visibles qu’avec un décalage. C’est précisément là que réside le défi politique : la prévention est volontiers évaluée à l’aune d’indicateurs à court terme, alors que son bénéfice sanitaire n’apparaît souvent que des décennies plus tard.
L’étude a elle aussi ses limites. Les statistiques des causes de décès mesurent la mortalité, pas les nouveaux cas. Le modèle ne permet de déduire ni une responsabilité individuelle ni un nombre exact de décès évités à l’avenir. Un constat demeure solide : la fumée de tabac est une cause établie du cancer du poumon, et la population n’en subit pas les conséquences au même rythme.
Pour les Suissesses et les Suisses, cela rappelle sobrement la longue portée de la prévention. La protection actuelle des enfants et des adolescents face au marketing du tabac, l’accès aux aides pour arrêter de fumer et une prise en charge fiable du cancer ne décident pas des statistiques du prochain trimestre. Ils façonnent le bilan sanitaire des générations à venir.



