Les scénarios IA d'Anthropic face au marché du travail suisse
Anthropic modélise trois mondes américains possibles d'ici 2030 – aucun n'est une prévision. Les données suisses montrent déjà des pressions dans les professions intellectuelles exposées, mais pas d'effondrement du marché du travail dans son ensemble.

15 pour cent de croissance économique par an et, simultanément, un chômage comparable à celui d'une grave récession : le nouveau modèle de scénarios d'Anthropic livre une combinaison extrême.
Le document d'Anthropic précise explicitement que les trois trajectoires ne sont pas des prévisions et ne sont assorties d'aucune probabilité d'occurrence. Le chiffre de 15 pour cent dans le titre d'Euronews reproduit correctement la trajectoire extrême du modèle ; sans ce contexte, il apparaît toutefois comme une attente. La question posée est plutôt la suivante : que faudrait-il pour que l'intelligence artificielle modifie fondamentalement, d'ici 2030, la croissance, l'emploi et les revenus ?
Trois calculs, pas de boule de cristal
Le rapport technique daté de septembre 2026, « Working Paper 2026-02 », modélise trois trajectoires américaines jusqu'en 2030. Dans le scénario prudent, le produit intérieur brut de 2030 ne dépasse que de 1,6 pour cent une évolution sans IA. Dans le scénario intermédiaire, l'écart atteint 8,3 pour cent. Seule la trajectoire extrême débouche sur une accélération historique : en 2030, le taux de croissance annuel atteint 15 pour cent ; le PIB se situe alors 32,4 pour cent au-dessus de la trajectoire de comparaison.
Pour cela, le modèle suppose des conditions exceptionnelles. L'IA devrait être plus productive que l'être humain dans presque toutes les tâches cognitives, en accomplir seule une grande partie, être déployée rapidement dans les entreprises et ne guère créer de nouveau travail intellectuel pour les humains. Anthropic associe ce scénario à des systèmes capables de s'améliorer eux-mêmes. Il s'agit d'une expérience de pensée à la limite du possible, et non d'une valeur attendue.
C'est précisément pour cette raison que le calcul de répartition est intéressant. Dans le scénario américain extrême, près d'une personne sur cinq exerçant une profession cognitive serait au chômage. La part des revenus du travail dans l'ensemble de l'économie modélisée tomberait de 60 à 45,2 pour cent. Une économie nettement plus grande ne serait donc pas automatiquement une économie dont les salariés sortent gagnants.
En Suisse, le déplacement est déjà mesurable
Les chiffres américains ne peuvent pas être transposés à la Suisse en raison des différences de structure sectorielle, de formation professionnelle et de protection sociale. Il existe néanmoins de premiers signaux qui correspondent au mécanisme du modèle. Une étude du KOF de l'EPF de Zurich compare des professions à forte et à faible exposition aux modèles linguistiques. Depuis fin 2022, le nombre de demandeurs d'emploi enregistrés dans les professions fortement exposées a augmenté, en termes relatifs, jusqu'à 27 pour cent de plus que dans les professions faiblement exposées. En parallèle, les annonces d'emploi en ligne y ont reculé plus nettement. Les domaines touchés étaient notamment le développement logiciel, le journalisme, la publicité et le marketing. Le résumé ne fournit aucun nombre absolu de personnes pour la différence relative de 27 pour cent ; celle-ci ne doit pas être lue comme une augmentation de l'ensemble des demandeurs d'emploi.
Cela ne constitue pas une preuve d'un chômage généralisé lié à l'IA. L'étude mesure des différences entre groupes professionnels avant et après la publication de ChatGPT ; des facteurs conjoncturels ou propres à certains secteurs ne peuvent pas être totalement exclus. En mars 2026, le KOF estimait, pour la période écoulée depuis fin 2022, que le changement technologique pourrait être lié à 7 000 à 10 000 postes supprimés et expliquer au maximum un cinquième de la récente hausse du chômage. Il s'agit d'un ordre de grandeur fondé sur un modèle, et non d'un décompte officiel.

Le marché du travail dans son ensemble évolue en même temps dans la direction opposée. Au deuxième trimestre 2026, la Suisse comptait 5,698 millions de personnes actives occupées, soit 2,0 pour cent de plus qu'un an auparavant. Le nombre de postes vacants a lui aussi augmenté de 2,7 pour cent. Selon la statistique trimestrielle commune du SECO et de l'OFS, 33,9 pour cent des entreprises signalaient toujours des difficultés à recruter de la main-d'œuvre qualifiée. L'IA peut donc mettre sous pression certaines carrières individuelles alors que l'économie, dans son ensemble, crée des emplois supplémentaires.
Le goulot d'étranglement, c'est le passage d'une profession à l'autre
Le modèle d'Anthropic divise le travail en deux grandes catégories : les activités cognitives et les autres. Dans le modèle, toute personne qui perd son emploi doit se reconvertir dans une profession moins exposée. Dans la réalité, cette transition est difficile. Les changements de métier l'illustrent clairement : une développeuse logicielle ne devient pas électricienne à court terme, et un traducteur ne peut pas passer aux soins sans formation. Le rythme et le coût de cette réorientation déterminent si une productivité plus élevée se traduit par un chômage plus long.
En Suisse, la démographie accentue cette contradiction. Alors que l'IA peut réduire la demande dans certains emplois de bureau, les classes d'âge nombreuses partent à la retraite. Dans les soins, la construction, l'hôtellerie-restauration et les métiers techniques, la main-d'œuvre qualifiée reste rare. Un effondrement de l'emploi à l'échelle nationale est donc moins plausible qu'une évolution désynchronisée : offre excédentaire dans certaines professions intellectuelles, pénuries ailleurs.
Le rapport de l'OIT de 2025 et l'Employment Outlook 2026 de l'OCDE dressent un tableau nuancé. Selon l'OIT, un quart des personnes actives dans le monde travaille dans des professions présentant une certaine exposition à l'IA générative – autrement dit, les tâches peuvent changer sans que le poste disparaisse. L'OCDE ne constate jusqu'ici aucune vague de licenciements de grande ampleur liée à l'IA, mais des désavantages précoces pour les jeunes actifs dans les professions particulièrement exposées.
Quels risques conjoncturels et de répartition le modèle occulte
Le modèle d'Anthropic laisse largement de côté les cycles conjoncturels, les réactions politiques, les chocs de demande et les perturbations des marchés financiers. Il ne suit aucun parcours professionnel individuel et émane d'une entreprise d'IA. En tant qu'outil de calcul de scénarios, il rend les hypothèses visibles ; ce n'est pas une prévision indépendante.
Pour la Suisse, il n'en découle aucune raison de donner dans l'alarmisme, mais une mission d'observation précise. Les chiffres globaux de l'emploi ne suffisent pas. Une rupture structurelle ne deviendra décelable suffisamment tôt que si l'on analyse conjointement les chiffres mensuels des demandeurs d'emploi par profession, les postes d'entrée vacants, les salaires et les parcours de formation continue et de reconversion. La question clé devient donc de savoir si les personnes issues de domaines d'activité en recul peuvent réellement se reconvertir dans des professions où la demande existe. Les prochains repères solides seront fournis par les données mensuelles du SECO sur le marché du travail et par la prochaine statistique de l'OFS sur l'emploi. La course décisive ne se joue pas entre l'humain et la machine, mais entre le rythme de l'automatisation et celui auquel de nouvelles perspectives professionnelles deviennent accessibles.
Sources
- Anthropic Institute : Economic Scenarios for Transformative AI, Working Paper 2026-02
- Anthropic : calculateur de scénarios interactif et limites du modèle
- KOF/EPF Zurich : premières données sur l'IA et le marché du travail suisse
- KOF/EPF Zurich : démographie et IA sur le marché du travail suisse
- SECO/OFS : emploi au deuxième trimestre 2026
- OIT : Generative AI and Jobs – A 2025 Update
- OCDE, Employment Outlook 2026 : IA et marchés du travail locaux
- Euronews : article initial du 11 septembre 2026



