
Protestations en France : quand commence une révolution ?
La vague de protestation française a des causes sociales et politiques. La comparaison avec l'Espagne, le Portugal et l'Italie ne montre toutefois pas un mouvement révolutionnaire uniforme – et les sondages livrent une image ambivalente.
Après les manifestations du 24 octobre 2026, une question plus vaste que celle de la prochaine mobilisation se pose en France : la vague de protestation est-elle déjà une révolution ? Au même moment, des personnes descendent dans la rue en Espagne, au Portugal et en Italie. Mais ni des mobilisations simultanées ni des images de violence ne prouvent un renversement politique commun.
Ce qui est établi, ce sont des protestations portant des revendications sociales différentes et un gouvernement français qui mise toujours davantage sur des mesures de sécurité. Reste ouvert le point de savoir si ces mouvements se relieront durablement. Qui parle de révolution doit démontrer davantage que de la colère : une attaque contre les fondements du pouvoir politique et une alternative à l'ordre existant.
Aucun seuil numérique ne fait une révolution
Le chercheur spécialiste des révolutions Jack Goldstone associe le terme à une mobilisation de masse, au renversement forcé d'un gouvernement, à une exigence sociétale de justice et à de nouvelles institutions politiques. D'autres définitions scientifiques pondèrent ces éléments différemment. La Stanford Encyclopedia of Philosophy distingue en outre les processus révolutionnaires violents et non violents.
Ces approches ont un point commun : une révolution est plus qu'une grande manifestation. Une protestation s'adresse à des décisions précises. Une révolte peut contester fondamentalement l'autorité de l'État. La confrontation devient révolutionnaire lorsque l'on veut imposer un nouvel ordre politique en dehors des procédures constitutionnelles habituelles. Une démission ou une élection anticipée ne suffit pas à remplir cette définition plus étroite. Il n'existe pas pour cela de nombre fixe de participants ni de barricades en flammes.
Ce qui distingue 1789
L'histoire française rend la différence visible. Le 17 juin 1789, les députés du tiers état se proclament Assemblée nationale. Lors du serment du Jeu de paume, ils réclament une constitution. En août suivent les décrets supprimant les privilèges féodaux et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Le conflit modifie ainsi qui pouvait revendiquer l'autorité politique au nom de la nation.
La détresse sociale et le conflit sur une juste répartition des charges offrent des points d'accroche pour des comparaisons historiques. Ils ne prouvent toutefois aucune répétition. Les revendications actuelles de davantage de moyens pour les écoles, de salaires plus élevés ou de protection des locataires exigent d'abord d'autres décisions politiques. Les programmes documentés à ce jour ne constituent pas encore un plan commun visant à remplacer l'ordre constitutionnel français.

Des préoccupations similaires, des mouvements différents
En France, la CGT relie les revendications éducatives au pouvoir d'achat et aux services publics. Elle demande notamment des salaires plus élevés et davantage de moyens pour les écoles et les universités. En Espagne, l'organisation de locataires Sindicat de Llogateres exige surtout des loyers en baisse, une protection contre les expulsions et davantage de logements publics. Ce sont là les programmes politiques d'organisations impliquées, et non automatiquement la position de l'ensemble des manifestants.
Au Portugal, le 24 octobre, le logement abordable et le droit du bail étaient eux aussi au centre. Renascença et l'agence de presse Lusa ont rapporté des rassemblements et des campements. En Italie, la CGIL a mobilisé entre autres contre le coût de la vie et pour des salaires et des retraites plus élevés. Lors du dernier week-end de protestation, une opposition au réarmement s'y est ajoutée.
Ces revendications peuvent se renforcer mutuellement. Il n'en découle toutefois ni une direction commune ni le même rapport aux gouvernements respectifs. Un campement pacifique pour le droit au logement et des débordements à proximité ne peuvent pas non plus être attribués au même groupe sans preuve.
Prévention des dangers ou répression ?
Avant le 24 octobre, le ministère français de l'Intérieur a ordonné des contrôles renforcés des itinéraires de manifestation, d'éventuelles interdictions locales, des contrôles de circulation et des forces spéciales supplémentaires. Il a justifié ces mesures par la protection contre de nouveaux pillages et agressions. La CGT accuse en revanche le gouvernement de répression et exige des négociations ainsi qu'une enquête sur les violences policières.
Il s'agit dans les deux cas de positions d'acteurs directement concernés. Savoir si une intervention concrète était disproportionnée ne peut être tranché à partir de la seule justification gouvernementale ou de la seule accusation syndicale. Le Conseil d'État exige des restrictions appropriées, nécessaires et proportionnées ; les interdictions ne doivent être qu'un dernier recours. Les mesures de sécurité peuvent empêcher des infractions. Elles ne répondent pas pour autant aux demandes de meilleures écoles ou de logements abordables.
Une majorité peut soutenir et souhaiter la fin en même temps
Cluster17 a interrogé pour L'Opinion, du 19 au 22 octobre, 3000 adultes en ligne selon la méthode des quotas. 53 pour cent soutenaient le mouvement des lycéens et des étudiants, 31 pour cent le rejetaient. À une autre question, 59 pour cent souhaitaient qu'il se termine le plus vite possible au vu des offres gouvernementales présentées jusqu'ici. L'institut indique, pour des valeurs autour de 50 pour cent, une marge d'erreur indicative d'environ 1,8 point de pourcentage ; d'autres erreurs d'enquête ne sont pas exclues pour autant.
L'enquête précède le 24 octobre et ne mesure pas l'ensemble des groupes de protestation. Ipsos avait déjà relevé les 7 et 8 octobre, auprès de 1000 adultes, 54 pour cent d'approbation du mouvement lycéen, tandis que 79 pour cent jugeaient inacceptables les violences contre le personnel scolaire et les dégradations d'installations publiques. Des questions et des moments différents ne doivent pas être fusionnés en un seul taux d'approbation actuel.
La crise française n'est donc pas anodine, mais le mot « révolution » ne l'explique pas encore. La question décisive est de savoir si des revendications sociales deviennent une exigence solide d'un nouvel ordre. D'ici là, retenons ceci : qui soutient un changement n'approuve pas automatiquement la violence – et qui réclame le calme ne rejette pas forcément les préoccupations des manifestants.
Sources
- Cluster17 pour L'Opinion : enquête du 19 au 22 octobre 2026, rapport complet
- Ipsos bva–CESI : mouvement lycéen, enquête des 7 et 8 octobre 2026
- Ministère français de l'Intérieur : dispositif de sécurité, communiqué du 23 octobre 2026
- CGT : revendications et critique de l'intervention policière, 19 octobre 2026
- Conseil d'État : décision 487984 du 4 décembre 2023, notamment paragraphes 6 à 8
- Jack A. Goldstone : What is a revolution?, Oxford University Press, résumé du chapitre
- Stanford Encyclopedia of Philosophy : Revolution, délimitations conceptuelles
- Assemblée nationale française : révolution et fondation constitutionnelle de 1789
- Sindicat de Llogateres : revendications en matière de logement, 5 octobre 2026
- CGIL Roma e Lazio : appel contre le coût de la vie, 15 octobre 2026
- Renascença avec Lusa : protestations pour le logement au Portugal le 24 octobre 2026
- Euronews : protestations dans plusieurs pays européens, 24 octobre 2026
- Image de titre : Chabe01 / Wikimedia Commons
- Licence de l'image de titre : CC BY-SA 4.0
- Image de l'article : Jean-Pierre Houël, Prise de la Bastille, 1789 ; Gallica/BnF via Wikimedia Commons, domaine public


